Évelyne Pisier : la mère qui n’est pas une mère

Camille Kouchner, la fille de Bernard Kouchner, a écrit un livre qui incrimine son beau-père, Olivier Duhamel, autre figure française connue. L’ouvrage, La familia grande, est paru en 2021. À sa lecture, j’ai d’abord tenté de comprendre quelle est la structure psychique de celui qui a été amené à pratiquer des actes d’ordre sexuel sur son beau-fils de 13 ans, le frère jumeau de Camille. Je n’ai pas tout de suite vu de quel bois il est fait, ne comprenant d’abord pas son regard. En effet, lorsque je dois analyser la personnalité d’un humain, je commence maintenant par regarder ses yeux sur des photographies. Mais aussi l’expression de son visage. J’y reviendrai plus en détail, comme promis, dans le chapitre suivant.

Sur les photos visibles en ligne, Olivier Duhamel présente tantôt des yeux apeurés, tantôt un regard dur. Il sourit rarement et, quand il le fait, il a l’air niais.

Puis j’avance dans ma recherche de sa structuration psychique en comprenant que cet homme a écrit un livre sur ses parents : « Colette et Jacques ». Sur la seule photo de Colette que je réussisse à trouver en ligne, qui figure sur la couverture de la version poche du livre, j’observe qu’elle semble symboliser. Pourtant, ce n’était pas ma première hypothèse après avoir entendu Olivier Duhamel parler de ce livre, ainsi que des exploits de son père, dans une émission radio ou vidéo. Ce dernier est décrit comme un héros. Mais notez que les sujets transgressifs sont très souvent loyaux à leurs parents et dans l’ignorance totale des dégâts que ces derniers ont causé à la couleur psychique de leur enfant...

Pour rappel, l’enfant naît avec une structure psychique saine, normale, soit névrotique, dans la majorité des cas, mais il peut naître également avec une structure psychique non symbolisante, sans capacité d’ambivalence, présentant alors un déficit relatif à la capacité intersubjective, dans 15% des cas selon mes estimations. Si le petit symbolisant grandit avec des figures d’attachement non symbolisantes, il peut devenir transgressif. La structure transgressive est décrite dans la littérature en tant que structure perverse.

Un homme qui abuse d’un enfant de 13 ans possède soit une structure non symbolisante, soit une structure transgressive (ici, l’auteur des faits avait de surcroît une responsabilité parentale envers l’enfant, et a commis des abus à de réitérées reprises). La première hypothèse ne colle pas avec le discours d’Olivier Duhamel. Ni, à bien y regarder, avec son regard. Mais il y a quelque chose d’étrange en lui. En fait, il ressemble physiquement très fort à son père Jacques. On dirait qu’Olivier est une version symbolisante de ce dernier.

N’oublions pas que, dans ce drame, il y a aussi une mère : Évelyne Pisier, la mère qui n’est pas une mère, une mère de structure non symbolisante. En effet : lorsque son fils lui apprend que son mari a abusé de sa propre progéniture, elle ne fait rien d’autre que justifier les actes de son mari et d’accuser les victimes. Elle n’agit pas pour protéger ses enfants de la souffrance. On sait pourtant que ce qui compte pour un enfant, pour qu’il puisse se reconstruire après avoir subi des abus sexuels, c’est cette reconnaissance parentale, ou du moins celle de ses principales figures d’attachement.

J’ai déjà évoqué, dans plusieurs écrits, dont mes deux précédents ouvrages ainsi que des articles de blog, que les parents non symbolisants ne protègent pas leurs enfants. Soit. Mais comment puis-je savoir, me demanderez-vous, que cette femme, Évelyne Pisier, présente une structure non symbolisante ? Je le sais d’abord parce que ses yeux ne regardent pas à l’intérieur. Regardez quelques photos de cette femme, peut-être y décèlerez-vous ce que je cherche à dire. Les divers autres éléments cliniques liés à son parcours ainsi qu’à son fonctionnement achèveront de me convaincre.

Lorsque l’on a à faire à un agresseur sexuel marié, qui agresse dans sa propre famille, il s’agit de connaître le statut psychique de la femme du moment, celle qui partage la vie de l’abuseur sur la période des abus. Je note que les hommes adultères trompent le plus souvent des femmes non symbolisantes. Parce que ces dernières ne satisfont pas les besoins relationnels et sexuels des hommes symbolisants (évidemment, puisqu’elles n’envisagent pas la sexualité sur le même mode qu’eux). Évelyne Pisier possède une structure non symbolisante. En effet, tout en elle, de son regard à son attitude, de son parcours à son discours, transpire ce type de structuration psychique. Ainsi se pose la question de savoir si Olivier Duhamel a construit un fétiche spécifique aux garçons de 13 ans, ou si la situation particulière qu’il vivait alors l’a conduit aux abus, dans le cadre de sa structure psychique particulière, étant ainsi à même de faire fi des limites œdipiennes. Il exposait tout de même des photos des parties intimes de ses beaux-enfants dans l’une de ses demeures, mais aussi celles de sa propre mère : « Dans la cuisine de la maison des enfants, une photo de sa vieille mère, quasi nue dans le jacuzzi, seins flottants à la surface de l’eau ». Par ailleurs, Camille mentionne également : « Plus tard, l’une des enfants me racontera : ‘À Sanary, j’avais 12 ans quand ton beau-père est venu me rouler une pelle derrière le dos de mes parents. Et je n’ai rien dit’ ».

Camille Kouchner est une femme de structure névrotico-normale. Sa parole doit donc être prise au sérieux. Celui qu’elle appelle Victor dans son livre, son frère jumeau, semble être de même structure psychique, d’après mes recherches.

Le livre de Camille nous permet d’explorer son parcours à elle dans les méandres de la très transgressive familia grande. D’abord, il y a la rencontre avec ce beau-père qui sera tant aimé. Nous sommes ici dans les yeux de Camille, à l’arrivée de cet homme dans la vie de sa mère, et celle des enfants : « Leur connivence intellectuelle, la tendresse infinie de son regard sur elle, et surtout son envie de nous, comme un fou. Mon cœur est immédiatement emporté ». Plus loin, elle le décrit transgressif : « Il m’apprenait qu’’autorisé’ et ‘interdit’ relèvent d’une affaire personnelle » Puis : « À Sanary aussi, mon beau-père embellissait ma vie ».

La grand-mère maternelle de Camille et de Victor, probablement symbolisante, représentait un pilier pour Évelyne. Et oui, tout individu non symbolisant a besoin d’un pilier pour tenir la route. Alors, quand cette grand-mère s’est volontairement donnée le mort, voici ce qui est arrivé : « Dans le regard de ma mère, pour moi, plus rien, plus jamais. Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. L’existence de ses enfants lui interdisait de disparaître. Nous étions le rappel de sa vie obligée. J’étais sa contrainte, son impossibilité.

Le jour où j’ai perdu ma grand-mère, j’ai perdu ma mère. À jamais ».

La mère de Camille plonge alors dans l’alcool, accompagnée d’un Olivier Duhamel qui « la servait et la servait encore ». Et puis, elle devient méchante aussi : « Des mots vulgaires, des mots perçants, des mots terrassants ».

Voici la façon dont l’autrice raconte les agressions sur Victor, puis son silence obligé, à elle aussi :

« Victor m’a demandé de venir le voir dans sa chambre. C’était après la première fois.

Quelques semaines après, je crois. Il m’a dit : ‘Il m’a emmené en week-end. Tu te souviens ? Là, dans la chambre, il est venu dans mon lit et il m’a dit : « Je vais te montrer. Tu vas voir, tout le monde fait ça ». Il m’a caressé et puis tu sais…’

(...)

Mon frère m’explique : ‘Il dit que maman est trop fatiguée, qu’on lui dira après. Ses parents se sont tués. Faut pas en rajouter’. Là, je suis bien d’accord.

Il me dit aussi : ‘Respecte ce secret. Je lui ai promis, alors tu promets. Si tu parles, je meurs. J’ai trop honte. Aide-moi à lui dire non, s’il te plaît’ ».

Et puis, l’attitude d’Évelyne, des années plus tard, face aux abus enfin divulgués :

« Parfois, mon frère reçoit un appel de ma mère. À Victor, elle dit que le beau-père ne nie pas : ‘Il regrette, tu sais. Il n’arrête pas de se torturer. Mais, il a réfléchi, c’est évident, tu devais avoir déjà plus de 15 ans. Et puis, il n’y a pas eu sodomie. Des fellations, c’est quand même très différent’.

À moi, elle dit des mots qui incriminent : ‘Comment avez-vous pu ainsi me tromper ? Toi la première, Camille, ma fille, qui aurait dû m’avertir. J’ai vu combien vous l’aimiez, mon mec. J’ai tout de suite su que vous essayeriez de me le voler. C’est moi, la victime’.

Pour le reste, elle essaie de me faire taire ».

Voilà ici à l’œuvre, dans toute sa splendeur, le discours de certains sujets non symbolisants qui se sentent victimes de la situation et persécutés par leurs propres enfants, qu’il devraient pourtant protéger !

Quelqu’un a-t-il seulement compris le propos de ce livre ? Les journalistes en ont retiré le scandale mais personne n’a parlé de la mère. Ce livre est celui d’une enfant qui a été aimée par sa figure maternelle, comme une mère non symbolisante peut aimer, et qui s’est vu retirer cet amour. Est-ce que vous mesurez un seul instant la peine de Camille ? Et la violence imposée à Victor, puisque jamais sa mère ne l’a protégé, ne l’a défendu ? Au contraire, elle l’accuse… Comment a-t-il fait pour ne pas se suicider, cet homme-là ?

Poursuivant la lecture de l’ouvrage de Camille Kouchner, on découvre qu’elle a ces mots pour sa tante tant aimée, Marie-France Pisier, la sœur d’Évelyne, une sœur si structurellement différente : « Marie-France, la seule à nos côtés. Marie-France, la beauté, l’intelligence et le courage ».

Trois ans avant son décès, elle avait dit à Évelyne de partir… et de parler. Camille dira alors : « Marie-France est morte pendant que ma mère me disait : ‘Marie-France est folle et toi fautive. Si tu avais parlé, j’aurais pu m’en aller. Ton silence, c’est ta responsabilité. Si tu avais parlé, rien de tout cela ne serait arrivé’. Elle ajoutait : ‘Il n’y a pas eu de violence. Ton frère n’a jamais été forcé. Mon mari n’a rien fait. C’est ton frère qui m’a trompée »… Vous rendez-vous compte que l’on a laissé à ces gens-là, à Évelyne Pisier et à Olivier Duhamel, des enfants confiés à l’adoption ?

Ce qui déclencha le besoin de parler chez Camille, ce fut les enfants. D’abord son beau-fils, qu’elle appelle Orso dans le livre : « Orso était très jeune mais, après le premier ou le deuxième été à Sanary, j’ai commencé à m’inquiéter. Une certitude en moi s’est imposée. Il fallait parler.

J’ai appelé Victor, j’étais terrifiée. ‘Mon frère, je ne peux plus me taire. Orso aura un jour le même âge que toi à l’époque’ ».

Le frère prend peur, semble à la fois demander à Camille de se taire et de parler… Elle en parlera d’abord à son compagnon, le père d’Orso. Mais elle continuera à aller à Sanary tout en veillant, en souriant mais en se méfiant. Faire bonne figure lui a coûté des mois d’embolie pulmonaire.

Camille aura d’abord une fille. Mais elle retournera quand même à Sanary. Elle ne laissera pas sa fille seule aux soins de sa mère là-bas, mais elle y retournera quand même. Toujours jouer un jeu parce que Victor ne veut pas que l’on parle... Et puis, un jour, Camille a un fils : « Nous avons eu un fils et, enfin, j’ai réalisé. Dissociée puis rassemblée. Nous avons eu un fils et j’ai été envahie par un dégoût démesuré.

Dans mon ventre ce bébé, et déjà je savais. Je savais qu’il faudrait tout empêcher. Je savais que Sanary, c’était terminé, que plus jamais je n’irais.

(…)

J’ai imposé à Victor de prévenir ma mère. (…) Et, pour la première fois, je lui ai dit : ‘Si tu ne parles pas, c’est moi qui le ferai’ ».

Merci Camille Kouchner. Pour Victor. Pour vous. Pour vos enfants.

Ce sont les enfants qui donnent l’élan aux sujets névrotiques (également nommés sujets névrotico-normaux), alors devenus adultes, de dénoncer les abus intrafamiliaux. Parce qu’il faut les protéger du bourreau. Parce que, même s’ils ne se sont pas protégés eux-mêmes et qu’ils ont protégé leur entourage de la révélation et de la catastrophe qu’elle allait automatiquement créer, le plus important pour les sujets sains est que personne ne puisse jamais s’en prendre à leurs petits.

Au contraire, dans le monde des sujets non symbolisants, il en va si souvent autrement : ce qui va compter chez ces derniers, avant tout, c’est soi, et ce que l’on souhaite préserver coûte que coûte... pour soi-même. Alors, dans ces circonstances, comment aurait-elle pu voir ? Cette mère. Évelyne Pisier. Celle qui ne regarde pas à l’intérieur... Celle qui ne voit la source de tout problème qu’à l’extérieur d’elle-même. Évelyne Pisier, cette mère qui ne pense qu’à elle, et que l’on a vu souhaiter voir disparaître quiconque sur sa route la fait souffrir. Celle qui se plaint, dans un livre, de son enfant adopté, celui pour lequel elle avait pourtant effectué les démarches, cet enfant qu’elle avait fait venir d’Amérique latine pour partager leur vie…

Je n’ai rien contre les sujets non symbolisants, en soi. Ils n’y peuvent rien. D’être ce qu’ils sont : homo habilis plongés dans un monde majoritairement sapiens... Je n’ai rien contre eux, personnellement. Mais quand comprendrez-vous que vous ne pouvez pas leur confier des enfants ? Quand comprendrez-vous que ce sont eux, et eux seulement, qui impactent lourdement la psyché des enfants sains au point de les rendre transgressifs souvent (donc pervers), ou névrotiques trauma dans le « meilleur » des cas ?

Chapitre de l’ouvrage « Le sujet non symbolisant. Une vie entière hors champ » (2025) - La mère non protectrice, p. 105, chapitre rédigé par Virginie Kyburz

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